22 novembre 2009
Un Président pour l'Europe
L'Europe a peut-être un visage, mais elle n'a pas de gueule. Ce n'est pas faire injure à Herman Van Rompuy que de répéter ce que tout le monde dit.
En politique, l'incarnation des idées et la personnalisation du message constituent une règle de base de la réussite. Dépourvu de leader, le Parti socialiste français l'atteste merveilleusement en ce moment. De fait, c'est peu de croire que la puissance européenne va éclater aux yeux du monde grâce au premier Président stable du Conseil européen. Comme l'a bien distingué Valéry Giscard d'Estaing, "les dirigeants européens actuels ne voient pas le président [du Conseil européen] au dessus d'eux mais, au mieux, parmi eux: une personnalité représentative de la moyenne du système". On appréciera la locution "au mieux" placée au milieu de la phrase. Manquerait plus que le nouveau Président soit oublié lors de la prochaine séance photo des 27 Chefs d'Etat et de Gouvernement. Dommage que l'ancien Président de la Convention européenne chargée de doter l'Union de nouvelles institutions adaptées à l'Europe élargie n'ait pu faire aboutir cette démarche inédite. Il aurait avantageusement pu incarner un leadership européen et engager l'Union européenne sur une autre dynamique que celle tristement vécue depuis l'échec de la ratification du Traité de Lisbonne.
Dommage aussi que la candidature de Tony Blair n'ait pas pu surmonter les aversions qu'elle a suscitées. Nonobstant la place atypique de son pays en Europe et son engagement malheureux dans la guerre en Irak, le charisme de l'ancien Premier ministre aurait offert aux yeux du monde le visage d'une Europe en devenir. Incidemment, elle aurait pu permettre de rapprocher la Grande Bretagne des règles communautaires dont elle s'exonère actuellement - nombreuses dérogations dans le traité de Lisbonne, pas liée par la Charte des droits fondamentaux, non membre de la zone euro et de l'espace Schengen (ça fait beaucoup).
Plutôt que de s'apitoyer sur un nouvel avatar du projet européen, il convient d'en reconnaître la nouvelle inclination bien éloignée du mythe fondateur. Peut-il en être autrement dans une Europe composée de 27 Etats-membres, dont les limites toujours indéterminées ont amoindri le sens d'un message commun et d'un idéal partagé? De fait, un paradoxe domine plus que jamais les bonnes intentions: ceux qui prônent une Europe politique forte sont aussi ceux qui renâclent à lâcher des pans de souveraineté national. Les peuples eux-mêmes sont loin de partager les perspectives d'une "Europe puissance". Pour accomplir sa vocation rédemptrice, l'Europe devrait se construire sur le renoncement des Etats qui la composent. La pâleur du nouvel exécutif européen vient de là.
Pour autant, qualifier de ratage la désignation d'Herman Van Rompuy à la présidence de l'Union et de Catherine Ashton à la tête de la diplomatie européenne, n'a de sens que pour les Cassandre qui aiment à se conforter dans leur élitisme fédéraliste. Celles et ceux qui refusent une telle intempérance considéreront sans doute que la montée en force de l'Europe se nourrit d'une politique de petits pas. Il n'y a pas si longtemps, les institutions européennes étaient au fond du trou, notamment du fait d'un referendum français hasardeux. Le Traité de Lisbonne les remet à un niveau d'exigence raisonnable qui mérite qu'on donne sa chance au nouvel exécutif européen.
17 novembre 2009
La bronca des Maires de France
Il y a deux moments dans l'année où la Province s'invite à Paris ; le salon de l'agriculture en février et le congrès de l'association des Maires à l'automne. A chaque fois, des hommes hilares et à la mine couperosée, investissent la ligne du 12 du métro jusqu'à la porte de Versailles. On peut voir, dans ce déferlement débonnaire, la France éternelle prise dans les rets de son immuable identité nationale confectionnée en image d'Epinal. En variété de fromages comme en nombre de communes, nous sommes indépassables. De ce trophée que personne ne nous envie dans un monde où la modernité est ailleurs, nous tirons une triste et coûteuse gloriole.
Dans l'arène du parc des expositions, le Premier ministre est descendu courageusement. N'oublions pas qu'il est souvent plein d'abnégation, de talent et d'efficacité pour assumer, derrière le Président de la République, le service après vente de la rupture: "le statu quo, même s'il est imparfait, il a un mérite, il est connu. La réforme, elle, elle charrie toujours une part de doute, jusqu'au jour où elle s'installe et produit ses effets".
A force de se goberger des vertus de la décentralisation, on est aller au bout de n'importe quoi. Gabegies et prébendes ont fait florès au nom de la proximité et des particularismes locaux. Ces valeurs sont aujourd'hui éculées. Elles profitent à quelques uns, dont les meilleurs se retrouvent en haut de la pyramide. Le maillage territorial leur permet de tisser leur pelote. Elle leur offre quelques pouvoirs auprès d'une clientèle fidèle sans leur interdire de pleurer sur les difficultés de leur sacerdoce. Si l'élu local a de quoi pavoiser dans son pré-carré, il aime bien, l'écharpe tricolore en bandoulière, venir pousser un coup de gueule à Paris contre la technostructure énarchique.
Il faut en finir avec cet Etat administratif en mille feuilles où chaque étage se mêle de tout pour finalement être responsable de rien. François Fillon a dit tout ça avec ses mots et son style dont la sobriété est conforme à l'enjeu d'un temps de crise ; moins d'administration et plus d'entreprises, moins de dépenses de fonctionnement et davantage d'investissement. Sur ces critères, la suppression de la taxe professionnelle et la réforme territoriale ont vraiment un sens. Pourvu que les cris d'orfraie des élus locaux, sans douter du mérite qui, quelque part, les habitent, n'y fasse pas obstacle.
03 novembre 2009
Le procès de Jacques Chirac aura bien lieu
Depuis le temps qu'il se morfondait dans une retraite dorée, mais forcée, Jacques Chirac va pouvoir remonter sur son cheval. Ce n'est pas le moindre effet du rebondissement judiciaire dans l'affaire des emplois fictifs à la Mairie de Paris au long de la période 1982-1996, autant dire un bail, qui vaut à l'ancien Chef de l'Etat d'être renvoyé devant un tribunal correctionnel.
Alors qu'il publie le premier tome de ses mémoires dans quelques jours, l'ancien Président de la République retrouve le devant de la scène de tous côtés. On peut faire confiance aux équipes de communiquant qui l'entourent pour contre attaquer médiatiquement en profitant de l'incroyable côte de popularité dont il jouit, moins pour ce qu'il fut que parce qu'il ne fait plus rien.
Pour autant, s'il est normal qu'elle le rattrape, la procédure engagée contre lui n'est pas forcément opportune. Elle vient malencontreusement appesantir un climat politique déjà lourd de polémiques délétères. Surtout, elle offre à l'intéressé un dérivatif à l'inventaire qu'on serait en droit de dresser de ses mandats à la tête de l'Etat. Dans la perspective d'un procès théâtralisé mélangeant farce et dramaturgie comme l'affaire Cleastream l'a récemment montré, Jacques Chirac se voit offrir le rôle du vieillard ayant mérité de la Nation qui est livré, après tant de temps, à l'acharnement d'un juge d'instruction revanchard contre l'avis du parquet. Pour preuve, Jacques Chirac n'aura pas tardé à entendre l'écho oecuménique d'une classe politique curieusement amène à son égard.
Au delà des turpitudes dont il aurait profité, Jacques Chirac mériterait davantage un jugement politique. Il y aurait de quoi le condamner lourdement pour un bilan calamiteux qui met en exergue une dissolution lamentable et incompréhensible en 1997, une réélection par défaut en 2002 et un immobilisme crasse sur toute la période présidentielle ne faisant qu'enflammer, s'il en était besoin, l'allergie de notre pays aux réformes. A décharge, on lui reconnaîtra sa résistance courageuse aux américains au moment d'aller faire la guerre en Irak. Pour le reste...Jacques Chirac n'aura pas rendez-vous avec l'histoire, mais avec la justice ordinaire.
Le procès attendu d'une affaire vieille de plus de 15 ans, mise sous l'éteignoir d'une immunité pénale attachée à la fonction présidentielle vaut de rappeler qu'il y aurait moins à blâmer les lenteurs de la justice que les atermoiements socialistes durant le septennat de Jacques Chirac. A cette époque, ce dernier aurait pu répondre de sa responsabilité dans l'affaire des chargés de missions de la Ville de Paris. Il aurait pu être mis en face de ses responsabilités devant la Haute Cour de Justice. Cette procédure avait été initiée, avec une certaines audace, par Arnaud Montebourg. Elle avait sa cohérence, politique et institutionnelle. Elle était appuyée par plus d'une trentaine de députés d'une majorité soutenant le Gouvernement de Lionel Jospin. Ce dernier s'opposa à cette initiative qu'on brocarda comme la croisade vaniteuse et stérile d'un homme seul. On connait la suite du parcours public de l'ancien Premier ministre socialiste. Arnaud Montebourg n'a pas tort de dire, aujourd'hui, que la gauche, allant au bout de cette démarche aurait défendu un principe de justice et qu'elle eut même pu emporter la présidentielle de 2002.
01 novembre 2009
Contestation sénatoriale
Jean-Pierre Raffarin est un homme politique blessé. A la Toussaint, il n'a toujours pas fait le deuil de sa défaite à la présidence du Sénat, il y a un peu plus d'un an. Malgré sa légitimité acquise par l'épreuve de Matignon, quatre années durant, sous la férule de Jacques Chirac -"la route est droite, mais la pente est raide", il s'est fait lamentablement doublé par la roublardise et les réseaux tortueux de Gérard Larcher.
Aujourd'hui, Jean-Pierre Raffarin crache son venin à la face du Président de la République et s'affiche en non-votant du PLF 2010.
Au désoeuvrement de ne plus compter pour ce qu'il voudrait être, Jean-Pierre Raffarin entend certainement ajouter un droit de suite pour attaquer le pouvoir exécutif au moment où s'engage une réforme ambitieuse des collectivité territoriales. Alors qu'il était premier ministre, il s'était beaucoup investit dans la défense et promotion d'un projet de loi portant sur le même sujet et qu'il avait avantageusement sous-titré: "mère des réformes". A en lire l'exposé des motifs, son Gouvernement entendait faire de cet "acte II de la décentralisation (...) l'aiguillon de la nécessaire modernisation de notre pays et de l'évolution de ses structures administratives. Rapprochant la décision publique du citoyen, il la rendra plus simple, plus efficace et plus démocratique. Clarifiant la répartition des compétences, il permettra aux citoyens de mieux identifier les responsables des politiques publiques."
L'exercice entendait être vertueux dans une "République décentralisée". Malheureusement le texte du Gouvernement sera haché menu par le Sénat. Sous l'impulsion anxiogène des élus locaux qui prennent racine de leurs revendications dans la tradition surannée de la ruralité et l'identité immuable des terroirs de notre pays, la Haute-Assemblée, pilotée par l'Association des Maires de France et l'Assemblée des Départements de France, avait réussi à préserver la décentralisation dans son opacité totale entre financements et compétences croisés du fait d'enchevêtrements inextricables des niveaux de collectivités; régions, départements, communes.
Il est piquant de voir l'ancien Premier ministre mener aujourd'hui la fronde sur un sujet où ses espoirs sincères de réforme ont été douchés, et dans l'enceinte même qui contribua à l'échec de ses louables intentions. Car derrière ses remontrances sur la taxe professionnelle, c'est bien l'avenir du mille feuille territorial qui attise l'inquiétude des mornes sénateurs et de leur affidés, les élus locaux. Peu leur importe que l'augmentation des dépenses locales, en dehors de tout transfert de compétence, aient augmenté de 40Mds d'€ entre 2003 et 2007.
Il ne faut donc pas de se laisser prendre au piège de leur proposition consistant à mener la réforme des compétences des collectivités locales avant celle de leurs finances. Echaudé par une expérience malheureuse, Jean-Pierre Raffarin doit trop bien savoir que cette préséance dans l'ordre des chantiers n'irait pas plus loin qu'un acte (III) manqué de la décentralisation.