La fièvre est toujours la même depuis près de trente ans. Quand la France souffre, le FN se porte bien et vice versa. Propre à l'embuscade, le talent génétique de la famille Le Pen s'y entend pour attiser les braises, attirer les regards et attraper le français fatigué quand les gouvernants s'échinent sur le principe de réalité. "Marine Le Pen aide à déculpabiliser les gens qui se décomplexent"; c'est comme ça qu'on décode.

Aussi bien, tant avec la fille qu'avec le père, on en revient à l'éternel dilemme qui suscite tant de divisions et de polémiques dans cette France bagarreuse qui se laisse parfois un peu trop vite sombrer dans la tragédie et l'abjection : l'ostracisme outragée ou la reconnaissance émolliente, la rectitude morale ou le délit de porosité, le piège ou la martingale? Jamais de telles alternatives ne sont apparues aussi clairement pour traiter l'extrême gauche et c'est avec un regard sympathique qu'on observe le cheminement malin du Front de gauche. La France a une histoire politique qui façonne celle des idées. Dans la catégorie des plus mauvaises, elle n'ont pas toute le même statut, ni les mêmes références.

S'agissant du Front national, chacun y va de son petit intérêt. Il en retire un petit crédit ou une rente de situation. Longtemps la gauche de François Mitterrand prospéra sur son calcul machiavélique. On en retient aujourd'hui quatorze ans de règne et un stratège à jamais éternel dans le brouillard de la nostalgie politique: "Il est beaucoup plus obsessionnel qu'opportuniste" ose Olivier Py. Et vous verrez que Jean-Marie Le Pen en dira du bien dans ses mémoires. Une fois n'est pas coutume, Jacques Chirac est, quant à lui, auréolé d'une rectitude face au Front national. Elle tempère les critiques sur son versant affairiste. En même temps, plus qu'aucun autre, il fut opportunément satisfaît de retrouver le chef d'extrême droite sur sa route présidentielle au soir du 21 avril 2002. Leur successeur est observé à l'aune de cet héritage maléfique. De quel côté va-t-il basculer? Avec quel doigté tirera-t-il profit de la droitisation des esprits à l'heure de l'Europe mondialisée et de la brutalité des marchés qui incitent au repli national quand la République est d'un autre siècle?

Suscitant un "haine fascinée", le répulsif frontiste fonctionne mieux que jamais tout en faisant des adeptes. C'est le double effet! Devant la longue liste de ses déboires dont il faudra, un jour prochain, faire l'exégèse, Nicolas Sarkozy n'est pas en veine. Lui qui avait si bien diagnostiqué la genèse du 21 avril 2002, se voit rattraper par la fille après avoir séché le père. Heureux homme que Jean-Marie Le Pen, ainsi dédiabolisé sur la fin. Il profite d'une renaissance par procuration dans le plus pur style d'un népotisme qui, pratiqué par un autre, aurait sûrement fait éructé la France qui se lève tôt.