L-Exercice-de-l-Etat_fichefilm_imagesfilmIl n'y a pas que la primaire socialiste pour rapprocher le citoyen de la politique. Le cinéma a aussi son rôle - la Conquête ou Pater -, et se surprend à trouver dans des sujets qui pourraient rebuter le spectateur ouvert à de belles émotions et aux effets spéciaux, de beaux récits et de grandes histoires plongés dans le réel du pouvoir tel qu'il se fait.

C'est d'abord comme ça qu'il faut recevoir l'exercice de l'Etat; une descente au plus près du réalisme d'un Gouvernement par l'entremise d'un cabinet ministériel qui fait office d'une mousse effervescente entourant le titulaire du portefeuille. Les rôles, les humeurs et les sentiments sont très bien vus, notamment dans cette concurrence interne au sein de l'équipe ministérielle. "Pour exister, il faut endurer"; Bertrand Saint-Jean, dans son engagement, en fait l'amère démonstration. Tout au long du film, ce Ministre des transports sans circonscription est poussé par une attachée de presse plus froide qu'un congélateur au pôle nord, en tension perpétuelle sur le détail des apparences et la restitution des faits. Il est soutenu par un directeur de cabinet magnanime devant le contingence du paraître qu'il sert et rassuré par son devoir de grand commis de l'Etat qui le place en deuxième rideau pour préserver une sorte de stabilité immanente. Et, même si sa place dans le récit est en dissonance avec l'effort de crédibilité qui court tout au long du film, un chauffeur ajoute à son entourage un grand dévouement dans une allégeance mutique pleine d'abnégation qui pourrait passer pour de la compassion. A quelques incohérences près, mais la fiction fait aussi partie du réel, la comédie noire du pouvoir est parfaitement posée.

Dans un cabinet ministériel tout est tension, urgence et arbitrage. Les événements se succèdent au rythme qu'il a la force de leur donner dans cette course effrénée à la représentation et aux apparences; pour être là, présent, au plus près de l'écho d'une résonnance médiatique ; une catastrophe routière dans la nuit froide de l'hiver, le projet d'une privatisation de biens publics sous la poussée de forces occultes qui dictent le sens de l'histoire. Le film démonte admirablement bien ce mécanisme du premier degré qui demeure, au-delà du service de l'Etat, l'apanage du politique ; habiter la fonction et habiller la décision.

Dans son décorum parfaitement restitué, le film approche de manière crue la décision en train de naître par un long cheminement tout en virilité, rapport de force et choix délicats. On est plongé au coeur de cette construction qui met à l'unisson une équipe gouvernementale - scène extraordinaire de la RIM autour du PM au moment où décision est prise de privatiser - dans une symphonie où chaque acteur incline à jouer sa propre partition. Dans cette communauté humaine, l'exercice du pouvoir est insaisissable. La qualité du film de Pierre Schoeller est de nous montrer comme jamais les contraintes qu'il suppose. En ce sens la double définition du mot est pertinente. Si l’exercice du pouvoir relève du jeu; jeu d'acteur et jeu de position, jeu de rôle et jeu de dupes, - à cet égard, on recommandera le jubilatoire Pater d'Alain Cavalier -, la réalité le donne également à voir d’abord comme un exercice physique pour lequel l'énergie est peut-être la première qualité discriminante des acteurs (les vrais). Mais c'est aussi un travail obligé. On est libre de l'exercer, mais on ne le fait pas librement. Il n'y a pas d'hommes politiques libres, encore moins des ministres. Ils collent, sans état d'âme, à des feuilles de route et des éléments de langage. L'exercice de l'État, c'est une longue suite de devoirs et de copies qu'il faut rendre avec application.

A force de réalisme dont le romanesque n'est pas absent, la force du film ajoute un autre argument d'excellence ; la place du politique dans le cour de l'action publique à notre époque. Cet élément traverse le récit mais prend sa plus juste interprétation dans une scène réunissant le dircab du Ministre et un de ses anciens condisciples d'une grande école qui lâche le service de l'Etat - « On est cinquante personnes sur une tête d’épingle » -  pour "passer au privé". Les entendre diverger sur le sens de leur parcours plonge le spectateur qui n'aurait pas déjà sauté, dans un abîme de perplexité. Et on va où maintenant que nous ne maîtrisons plus rien, y compris au sommet de l'Etat? "C'est quoi le pouvoir sans la puissance d'agir?" s'interroge le Ministre dans un écart de lucidité. Mais, comme le montre la fin de "l'exercice de l'Etat", la volonté des hommes politiques est plus forte que ce doute ; heureusement.