Derrière le remaniement, le changement de Premier ministre est une arme politique dépréciée. Le quinquennat et Nicolas Sarkozy en ont fortement édulcoré la portée tout autant que la saveur. Le bruit des échotiers s’affadit en conjectures frelatées.

Au temps longs du septennat glorifiant où le Président de la République pouvait voir venir, jouant subtilement de sa domination dans la hiérarchie du pouvoir, il savait saisir ce moment indépassable où le changement des hommes incarne une autre politique et où la responsabilité du pouvoir, dans ses faiblesses, ses errances et ses échecs, s’accroche à un autre que lui. Dans cet entre-deux de l’exécutif, le Président de la République pouvait trouver un nouveau souffle en changeant la tête, et, derrière elle, déplacer quelques pions de l'équipe, permettant de distraire l’attention tout en passant à autre chose dans une inflexion stratégique difficile à assumer frontalement.

« J’ai donné un Premier ministre à la France » s’exclamait Valéry Giscard d’Estaing en exhibant le « meilleur économiste de France ». S’étant finalement raccroché aux perspectives communautaires du rêve européen, François Mitterrand avait choisi la jeunesse, pour incarner le tournant de la rigueur – « Après avoir été le plus jeune Premier ministre, il serait le plus vieux ? Ce n’est pas crédible », estime aujourd’hui un conseiller ministériel. Plus tard, il choisirait la féminité comme attraction fatale. Fatigué, usé, vieilli, Jacques Chirac avait, lui, opté pour le repli marcescent en nommant son premier collaborateur dans une fin de règne crépusculaire. Toutes ces reconfigurations au sein du couple de l’exécutif sont l’objet d’une tradition désuète. Faisant office de faire-valoir, elles ont purgé des situations d’impopularité qui confinaient à de l’impuissance, enclenché un changement de cap ou tenté de préparer la reconquête lors des prochaines échéances. A chaque fois, l’exécutif s’était enferré dans une impasse, on lui redonnait de la chaire pour une marche arrière, un pas de côté, dans l’espoir, rarement atteint, d’un rebond salvateur.

Avec le quinquennat, cette martingale est tombée en désuétude. Contrairement à ce que disent les mauvaises langues, c’est bien moins Nicolas Sarkozy que la fuite du temps et la pression médiatique qui sont à l’origine de l’Hyper-présidentialisation. Dans sa normalité affectée, François Hollande aurait aimé pouvoir s’inspirer de la nonchalance de François Mitterrand qui aimait « donner du temps au temps ». Il aura mis quelques mois à s’apercevoir qu’à la tête de l’Etat, on ne commande plus le court des choses aussi facilement. Lorsque le célibataire de l’Elysée veut changer le rythme et accélérer le tempo, il s’assume social-démocrate et s’engage dans un pacte de responsabilité encore un peu flou qu’il accompagnerait d’une réduction de 50 milliards d’euros de dépenses publiques d’ici 2017. Un changement de Premier ministre ne changerait rien à l’affaire. Le Président de la République est en première ligne. Il a viré de bord comme un seul homme.

Nicolas Sarkozy a ajouté un peu plus d’obsolescence au changement de Premier Ministre. Fin juin 2010, encerclé par  les scandales des cigares de Christian Blanc, de l'avion d'Alain Joyandet et de "l'affaire Woerth-Bettencourt", la situation  de l’exécutif exige un bouleversement politique.  Par avance, il promet un remaniement pour l'automne avec un nouveau chef de Gouvernement. Ce faisant, il tua l’effet de surprise qui doit jouer en pareille circonstance. Résultat de cette incongruité tactique ; un esprit délétère dans les arcanes du pouvoir, une mobilisation inespérée de François Fillon autour de ce qui lui servait d’ambition pour préserver son rang et un remaniement sans éclat ni effet en février 2011. Nicolas Sarkozy conservera son collaborateur pour la durée de son quinquennat.

Aujourd’hui, la machine gouvernementale est suspendue à un éventuel remaniement. L’opportunité du moment est en débat ; avant les municipales, après les européennes, à la rentrée de septembre après les sénatoriales…. A chaque échéance, ses avantages et ses inconvénients si bien que le moment tarde à venir. Le rythme électoral compte beaucoup. On en sera vite aux régionales de 2015.  Mieux vaut s’économiser d’ici là pour la présidentielle de 2017. Jean-Marc Ayrault a donc raison de s’accrocher. Il plaide pour une équipe « resserrée » qu’il imagine autour de sa personne.