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Secret, florentin, manipulateur, romanesque ; les qualificatifs qui entourent la postérité de François Mitterrand évoquent à l’envie un homme à faces multiples. À force de le dévisager dans le détail de sa complexité savamment construite, on se perd facilement en conjecture pour magnifier le grand homme. Ces qualités ainsi prêtées par le flot des biographies laudatrices ont fini par laisser l’empreinte d’une personnalité chamarrée qui perce aux côtés du politicien à la longévité ondulante et à l’action foisonnante, un demi siècle durant.

 De quoi effectivement adosser l’homme à la littérature qui fut une part structurante de sa vie comme il aurait pu en être un des héros mis en mots. Lecteur avide et bibliophile averti, esthète en éditions rares et amateur de belles reliures comme de tirages de tête, c’est ainsi que l’ancien President de la République s’est plu à apparaître aux commentateurs de sa geste qui se plaisent à rappeler justement que comprendre la vie politique et sociale de la France est impossible si l’on ignore sa littérature. L’ENA ne peut pas tout. Pour nourrir la légende dans son perpétuel besoin de répétition, le fils cadet de l’ancien Président a récemment décidé de vendre aux enchères une partie de la bibliothèque de son père. 

 La vente fut forcément lucrative. Elle dépassa largement le million d’euros, soit  plus du triple de la somme escomptée par l’expertise pour l’éparpillement de près de six cent œuvres patiemment collectées. Ce résultat nourrit donc la légende, peut-être avec excès, et parfois ridicule eu égard à la valeur dérisoire de certaine pièces. Peu importe. L’essentiel est dans la construction du souvenir, l’entretien du mythe et l’invocation des forces de l’esprit pour surcharger la valeur de certains livres. De quoi complaire aux nostalgiques de la mitterrandie éclectique. S’en prévaloir obligea certains à enchérir plus que de raison. C’est un peu malgré lui qu’Arnaud Montebourg emporta un coup d’Etat permanent bien au dessus de sa valeur. Notre jeunesse de Charles Péguy fut adjugée 23000€, soit quatre fois le prix auquel son illustre propriétaire l’avait acquis! Sans doute une pièce pour connaisseur averti. Le de Gaulle de François Mauriac a également été bien doté comme le Démocratie française dédicacé par Valéry Giscard d’Estaing qui avait le respect des adversaires à sa mesure. Telle est la force des enchères qui laissent planer sur une salle soudain en surchauffe, un vent d’histoire nostalgique où se mêle un parfum de scandale irrationnel autour de sommes avancées. La manne qui en sortira sera bienvenue pour réhabiliter la bergerie de Latche où fut, paraît-il entreposée l’intégrale de la collection du livre de poche. François Mitterrand aimait les livres.

 

« Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es! » Un peu court pour François Mitterrand dont l’effort sans relâche qu’il mettait à rester libre conduisait à le porter vers des choix de lecture éclectiques. Il n’entendait pas y renoncer au prétexte d’une éventuelle atteinte à sa cote électorale. La littérature de droite était bien représentée dans sa bibliothèque ; Maurice Barrès, Jacques Chardonne, un Brasillach relié par Danielle... parti à 24000€. L’attrait pour ces auteurs sulfureux quand être de gauche avait du sens, contribua à entretenir la légende achevée de François Mitterrand. Il pouvait d’ailleurs se flatter d’avoir calmer l’émotion outragée qu’il avait suscitée parmi ses amis politiques qui l’aidèrent à conquérir le pouvoir suprême. Aujourd’hui, plus encore qu’hier, ils sont tout disposés à lui pardonner. Pourvu que le mythe perdure.