La révolte des gilets jaunes oblige à repenser la place du Président de la République dans le système politique. Ce faisant, il s’agit de préserver l’équilibre de la Vème République qui oscille subtilement entre régime présidentiel et régime parlementaire. La préservation de cet équilibre est gage de stabilité pour le peu qu’on la juge utile dans ces temps troublés qui placent les extrémismes en embuscade.

L’élection d’Emmanuel Macron laissait entrevoir le retour à cet équilibre largement écorné par ses deux derniers prédécesseurs. En défense du premier, Nicolas Sarkozy et son hyper présidence, il faut rappeler l’inertie bonhomme des mandats de Jacques Chirac et l’inauguration véritable du quinquennat qui devait donner un coup d’accélérateur à l’action gouvernemental au détriment du temps parlementaire légitime par la longueur des débats nourrie d’une expression pluraliste. Poussé par sa nature, « la décision et l’énergie succédant à la passivité et à la résignation », Nicolas Sarkozy s’est saisi de la mission avec frénésie prétextant que les françaises et les français reprochaient à leurs représentants de n’en faire jamais assez. Se faisant, il incarna davantage une action aussi flamboyante que chaotique - largement handicapée par les crises financières internationales - qu’une gouvernance efficace au service de réformes bienfaisantes.

François Hollande fut lui aussi poussé aux fesses par cette injonction du mouvement perpétuel de l’action présidentielle en période quinquennale. L’emblème de ce travers est à d’abord à voir dans sa communication qui renvoie au documentaire déconcertant sur les coulisses et les rituels de l'Elysée que lui a consacré Patrick Rotman dès 2012 ou le livre d’entretiens crépusculaires de Gérard Davet et Fabrice Lhomme ; « un Président ne devrait pas dire ça... » Les secret d’un quinquennat (il devrait être prochainement décliné au théâtre...). A l’activisme stérile, François Hollande ajouta l’indécence d’un exhibitionnisme mal maîtrisé.

Pour preuve d’indulgence à l’égard des deux derniers prédécesseurs d’Emmanuel Macron, rappelons aussi que les deux mandats consécutifs courants de 2007 à 2017 s’exécutent concomitamment à l’émergence fulgurante et marcescente des réseaux sociaux. La visibilité qu’ils offrent à l’action politique pousse à surenchérir dans la mise en scène de l’action présidentielle qui ne s’appartient plus. Le pouvoir essaye d’y tracer une politique qui s’entend moins dans la continuité d’un projet que dans le flux ininterrompu de cartes postales dans lesquelles la présence du Président de la République se suffit à elle-même.

La promesse d’Emmanuel Macron a été construite en regard des travers insupportables que ni Nicolas Sarkozy, ni François Hollande n’ont pu éviter, voire que « l’hyper-Président » et le « Président normal » ont exacerbé, pensant ainsi, non sans raison, pouvoir satisfaire la demande politique. L’entrée dans la lumière Présidentielle d’Emmanuel Macron, le soir de son élection, laissait croire à l’incarnation retrouvée de la fonction. L’homme, jeune et plein de vie, semblait déterminé à prendre de la hauteur. Il se voulait le maître des horloges. Le Premier ministre, éclipsé, par ses prédécesseurs reprendrait sa fonction en maitre du terrain, meneur de jeu de l’action gouvernementale déroulant les consignes présidentielles. L’espérance fut rapidement douchée dès la convocation du Congrès, la veille du discours de politique générale du Chef de Gouvernement. Incartade passagère d’un « pouvoir jupiterien » qui tenait à s’imposer dans un milieu investi par effraction ou premier acte d’une volonté irrépressible de tout dominer comme un sésame incontournable de l’existentialisme présidentiel? La suite a montré qu’Emmanuel Macron a glissé sur la pente de ses prédécesseurs - « je traverse la rue et je vous trouve un travail » - au point d’être personnellement honni par les gilets jaunes. Malédiction d’une fonction présidentielle dont Emmanuel Macron avait soulevé l’ambiguïté sans forcément bien la comprendre lorsqu’il disait : « le rôle du Président de la République n’est pas de commenter mais d’impulser la politique, d’incarner le sens du temps long, car c’est lui le dépositaire des engagements pris dans le cadre du Programme et du suffrage universel » (interview dans le Point du 31 août 2018). Comme quoi, il n’est facile d’incarner « le en même temps » entre la hauteur du monarque républicain - « ...impulser la politique... » - et la crédibilité du Président en quête d’un second mandat - « ...le dépositaire des engagements pris... ».

La force du mécontentement est telle dans le pays qu’il est bien difficile de dire quand et comment l’apaisement adviendra et le quinquennat se poursuivra. Le grand débat initié par le pouvoir servira-t-il d’exutoire salutaire? C’est un pari. Au-delà de la contingence, l’essentiel, pour le Président de la République consiste à s’installer à sa juste place, ni trop monarque républicain, ni trop proche du peuple. Il doit retrouver le respect due à la fonction tout en  portant la réforme nécessaire de cette France qu’il convient de réparer. Vaste programme!