Au-delà de son austérité affichée, Alain Juppé portait depuis longtemps les stigmates de la défaite. Défaite morale avec cette condamnation infamante et injuste en 2004. Défaite politique, surtout, avec cette dissolution absurde en 1997. C’est de là qu’il faut partir pour comprendre ce que représente cet homme dans la vie politique française. Qu’il se soit bonifié avec le temps et au contact de Bordeaux est une continuité suave de son parcours qui ne peut effacer une blessure intime et une énorme faute politique. C’est donc peu dire qu’Alain Juppé a su remonter la pente au point que le meilleur d’entre tous ait envisagé d’atteindre la dernière marche du pouvoir en 2017. Hélas, malgré toute la bienveillance qu’on accorde à un vieux cheval de retour, elle était trop haute. Dans ce brouillage des certitudes qu’affiche la science politique depuis qu’elle est science, Alain Juppé, comme d’autres, à force de se sentir incompris, était devenu impuissant. Pour revenir en politique, il faut un appétit féroce, une puissante détermination et une conviction forcenée. Jacques Chirac eu ces qualités en 1995. François Mitterrand en fut habité dès son plus jeune âge, comme Nicolas Sarkozy. Alain Juppé n’avait pas ce « booster intérieur ». Avec le temps, on lui prêta la figure du sage et du tempéré. Admiré, à juste titre, pour sa métamorphose de Bordeaux dont il faisait son pavillon témoin, il avait fini par incarner cet espace protéiforme du centrisme mal armé pour conquérir le pouvoir. On parla toutefois des juppéistes sans pouvoir identifier le juppéisme. L’homme ne méritait pas une doctrine. Il naviguait dans un entre deux ; phare ou balise? En fait, il n’a jamais vraiment fait envie parce qu’il n’avait pas assez envie.

Comme un coup de vent dans la tempête ouvre soudainement une fenêtre mal fermée, il prit la décision fugace d’accepter la perche tendue par le PR ; entrer au Conseil Constitutionnel. À 73 ans, c’était sans doute la sortie la plus peinarde, nimbée d’autorité républicaine et de reconnaissance publique. Ce n’est néanmoins pas une sortie par le haut. Outre le fait que pour le pouvoir, cette nomination s’apparente furieusement au recrutement de type "ancien monde", il y avait mieux à offrir à cet homme dont les attraits politiques desservent mal la force des idées, l'expérience inédite et la hauteur de vue sur un monde en plein désordre. L’approche des échéances européennes dont l’enjeu mérite mieux que la candidature dispersée de jeunes pousses juvéniles, aurait dû donner des idées pour recourir à Alain Juppé. Elles lui auraient enfin permis d’incarner un homme capable de faire l’histoire de son temps.

D’abord, l’élection au Parlement européen. Dans le scrutin difficile qui va bientôt se jouer sur l’avenir de l’Europe comme espace de puissance ou de déclin, il aurait honnêtement défendu le premier comme une impérieuse ambition, fusse à une place d’honneur. Elle lui aurait permis de rassembler enfin, celles et ceux qui considèrent l’Europe comme une inévitable espérance face à un monde prêt à laminer davantage les espaces rétrécis des Etats européens dès lors qu’ils s’enfoncent sans scrupules dans leurs égoïsmes, certes rassurants mais irrémédiablement marcescents. Au lieu de cela, le camp progressiste ne sera que divisions pour de petites ambitions.

Ensuite, la présidence de la Commission européenne dont le renouvellement se joue en ce moment. L’ancien Premier Ministre de la France qui fut aussi le chef de sa diplomatie et de ses armées avait de belles qualités à faire valoir pour remplacer Jean-Claude Juncker. Comme pour la présidentielle, la marche pouvait paraître un peu haute. L’ascension aurait mérité d’être tentée. Elle aurait forcément rejailli sur le pays en rappelant utilement son leadership dans la construction communautaire qui est aujourd’hui à repenser.

Alain Juppé part-il content et satisfait? Rien n’est moins sûr. Son "au revoir" à Bordeaux était touchant. Il disait davantage que son seul amour pour sa ville. Il avait encore à donner d’un talent trop souvent caché parce que mal présenté et donc mal reconnu!