l'éternité plus un jour

des humeurs, des idées, au fil de l'actualité et nulle part ailleurs.

17 mai 2008

Le Président et moi, Philippe Ridet, Albin Michel, 233 pages, 17€

9782226183903Avec le nouveau Président de la République, l'édition et la presse sont à la fête. Vu ce flot de récits qui nous submerge d'informations, on se demande comment l'opinion française peut être déçue par Nicolas Sarkozy au point de mettre sa côte de confiance au plus bas. Tout était écrit. Tout est raconté.

En tant qu'expert du Président de la République, Philippe Ridet a bien droit à un succès littéraire, fut-il d'estime. Dix années "à le suivre, à chroniquer ses faits et gestes, à apprendre à lire sur son visage, à décripter ses humeurs dans un plissement d'yeux", méritent d'être payées en retour. Et il le mérite d'autant plus que son récit est plein d'une authenticité marquée par le malaise sous-jacent du journaliste face à l'omniprésence médiatique de Nicolas Sarkozy dans ce que Christian Salmon, théoricien du storytelling, appelle "...une fuite en avant dans l'espace évidé du politique...".

D'abord il y a l'extraversion naturelle de Nicolas Sarkozy. "L'intime est son terrain de jeu. Je jubile, je le montre. Je souffre, je le montre. J'aime, je le montre." Pour le journalisme politique bien ordonné, la chose est déroutante. Philippe Ridet souffre d'une déviance qui s'insinue au fil d'une information oscillant complaisamment entre public et privé. Un comble; lui, le journaliste du Monde est obligé de s'approvisionner aux sources de Point de vue, Gala ou VSD. Face à la mise en scène perpétuellement orchestrée par le Président de la République et "sa firme", où s'entrechoquent, dans un doux mélange, situations matrimoniales et projets politiques, aventures sentimentales et voyages officiels, le journaliste perd ses repéres. Entre information et communication, il peine à donner sens aux "cyclones médiatiques" qui se surajoutent les uns aux autres dans un zapping infernal. En même temps, le journaliste "embedded" (anglicisme faisant référence aux journalistes embarqués par la troupe en Irak) ne doit rien rater d'un déplacement ou d'un discours, d'un geste ou d'une parole. A tout moment un "off" peut surgir; au fond d'un avion, dans la suite d'un grand hôtel intercontinental ou à l'arrière d'un limousine. Chaque détail, en toute circonstance, pourra lui donner la juste mesure de l'état d'esprit de Nicolas Sarkozy, et contribuer à la qualité de son papier.

Ensuite, il y a la proximité avec le presse dont Nicolas Sarkozy joue à merveille, et de façon inédite. Philippe Ridet montre tout au long du livre la manière dont il tisse des liens de proximité avec les journalistes qui couvrent son actualité. Avec le tutoiement de rigueur et les moments de détente partagés entre "vieux compères", l'ambiance prend rapidement un autre relief qu'avec la distance affectée d'un François Mitterrand ou la jovialité craintive d'un Jacques Chirac lorsqu'ils devaient s'entretenir avec la presse. En même temps, Nicolas Sarkozy traite ses "embedded" sans aménité particulière.

Et c'est là où le récit de Philippe Ridet prend la saveur d'un aveu d'impuissance et de résignation qui fait sourire le lecteur. Dans ce lien professionnel, où les sentiments affleurent, se mélangent une dose de respect, un parfum d'estime et une once d'admiration dans une grosse part de détestation ironique pouvant aller jusqu'à une aversion profonde. Mais il faut continuer le jeu. Le journaliste est piégé. Sacrifiant plus ou moins facilement à son propre confort éthique "l'embedded" doit affronter le ridicule de situations qui prêtent le flanc à la critique facile de la connivence. "Le pouvoir et la presse marchant main dans la main pour mieux berner l'électeur, parfaite illustration que toute complicité conduit à la compromission."

Ainsi, même si Philippe Ridet compare une campagne électorale à une colonie de vacances qui part de Roissy, porte 4, il n'y a pas que du bonheur à suivre Nicolas Sarkozy. Jamais aussi bon que dans l'adversité, celui-ci sait répliquer. "Son atout, c'est la parole." Et l'auteur de rappeler avec honnêteté quelques réponses bien senties du Président de la République à des questions maladroites ou quelques situations si provocatrices qu'elles en étaient humiliantes, tel ce déplacement en camargue où des journalistes sont entassés dans une charrette à foin et brinqueballés pour suivre, en fin de campagne, le candidat chevauchant fièrement à travers les marais. "Je vous trouvais un peu pâle" leur avait-il lancé du haut de sa monture pour justifier, goguenard cette mauvaise manière. Sous couvert de cette victimisation  consentie par abnégation professionnelle, Philippe Ridet entend déjouer la perfidie de Nicolas Sarkozy: " Comment pourrait-il encourir le reproche de manipuler les médias puisqu'il cogne dessus à qui mieux mieux?"

Pourtant, Philippe Ridet croit à son métier et à la supériorité du journaliste sur le bloggeur. Il fait même de son engagement aux côtés du Président de la République un sacerdoce. "Mais il faut tenir. (...) . Je continue d'affirmer que le seul rempart de la communication sans fin du président est d'en décortiquer les rouages, qu'il faut opposer l'expertise aux annonces sans fin, et l'ironie de l'écrit au choc des photos. Ce n'est pas gagné d'avance. Que valent nos colonnes grises pleines d'explications subtiles au regard de l'image d'un couple qui se tient par la main face aux pyramides de Gizeh vernies d'or dans le soleil couchant?"

Au plaisir de vous lire, Philippe Ridet. "Oui, il y a encore une place pour le journalisme politique sous le règne de Sarkozy..."

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06 novembre 2007

La nuit du Fouquet's d'Ariane Chemin et Judith Perrignon, Fayard, 123 pages, 12€

9782213635453Sauf pour celles et ceux qui ont cru au retour de Cécilia Sarkozy, le livre ne fournit aucun scoop. "La femme du nouveau Président va venir, mais elle n'est pas là." On savait déjà Johnny Halliday accroché à l'alcool  - "Maintenant Johnny tangue" - et Nicolas Sarkozy sensible à l'épate des petits plaisirs du luxe.

Le coup "éditorial" est un peu surfait tant c'est écrit en gros caractères sur peu de pages. Une fois encore l'insolente présence médiatique du Président de la République assortie du caractère singulier de sa vie privée au regard de la tradition attachée à sa fonction, s'offre volontiers comme une aubaine économique pour la bonne fortune d'un secteur de l'édition décidé à s'en repaitre sans limite. A la lueur du titre et sous couvert d'un travail journalistique à froid, on eut pu naïvement espérer un récit plus abouti dans la description minutieuse d'une nuit peu ordinaire et tellement chargée d'espoir à l'échelle de la Nation.

Reste l'écriture d'Ariane Chemin toujours aussi impeccable, fluide et accrocheuse. Elle sait trouver les mots qui s'assemblent dans un rythme pour imaginer la réalité du fait brut et l'enrober d'une émotion palpable. De la vie politique elle retient surtout les hommes qui l'animent pour en tracer des portraits au plus près. Plus inquisiteur et déjà porté sur des détails personnels et sentimentaux qui ne comptent pas pour rien, la femme fatale était aussi un bel exercice de style. En passant, je recommanderai la Promo comme observatoire généreux d'une série de jeunes pousses prêtes à former l'élite de demain.

Dans cette nuit du Fouquet's à l'ambiance confinée du luxe confortable, Ariane Chemin dépeint admirablement ces pontes de la finance et des affaires, amis du Président. "Jamais si petit espace n'aura rassemblé, sur quelques mètres carrés telle aristocratie du capitalisme". Elle saisit en passant la fêlure d'un Johnny Halliday devenu pour un soir le porte parole pathétique du nouveau Président de la République. De ce dernier, elle esquisse par touches l'état second. Entre soulagement et inquiétude, il mélange la joie du devoir accompli et l'incertitude d'avoir perdu l'essentiel: "Les enfants presque en âge de se fiancer, se serrent à ses côtés, mais le tableau familial n'est pas exactement à la hauteur de son score".

C'est vrai que vu de la France qui se lève tôt, le début de règne commençait drôlement.

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26 août 2007

L'Aube le soir ou la nuit de Yasmina Reza, Flammarion 190 pages, 18€

280807_143Grâce à Yasmina Reza ou à cause de Nicolas Sarkozy, la rentrée littéraire fait cause commune avec celle de la politique.

A grand renfort médiatique, la célèbre auteure - Art, forcément Art! - sort le livre qu'elle a tiré de sa présence au plus près de Nicolas Sarkozy durant la dernière campagne présidentielle. Réfutant la cause journalistique, Yasmina Reza, et surtout ceux qui ont autorité pour parler à sa place, ont bien pris soin d'annoncer une oeuvre littéraire. Avec 190 pages, elle est succincte et ne correspond pas au pavé qu'on pouvait être en droit d'attendre quand on connait le débit du héros et la force tragique, riche en rebondissement, d'une campagne électorale.

C'est donc par la concision du propos que Yasmina Réza veut séduire. Par bribes décousues et vaguement chronologiques, elle rapporte des anecdotes, des dialogues ou des situations centrés sur la personne du Président de la République qui n'était alors que candidat. On ne sait si ces épisodes ont été fébrilement sélectionnés. En tout cas, ils donnent une impression véridique des turbulences d'une course à la présidentielle qui brasse des sentiments mêlés aux extrêmes entre le rire et les larmes, où l'essentiel côtoie le futile pour fournir aux principaux protagonistes "des émotions, des vibrations, parfois même des exaltations".

Au milieu de ce tourbillon, l'agitateur en chef apparait de manière assez juste. Yasmina Reza a saisi un condensé enlevé et alerte d'une personnalité politique hors du commun. Et l'appréciation vaut dans les deux sens. L'homme peut monter ou descendre dans l'estime du lecteur, c'est selon. Humanisé à certains moments, présenté dans toute sa fatuité à d'autres, tout n'est pas flatteur dans le récit de Yasmina Reza. Son personnage possède bien des travers qu'elle ne cache pas, comme elle ne cache pas non plus l'empathie qu'elle lui accorde au fur et à mesure de la campagne. Elle est touchée, émue et séduite par cet homme qu'elle compare souvent à un enfant dont la jeunesse immature ne lui interdit rien. Il y a chez Nicolas Sarkozy de l'innocence et de la naïveté qui se mélange à une détermination décomplexée et calculée, servie par une action froide et maîtrisée en fonction d'un objectif clairement exprimé. C'est cet alliage qui détone chez lui et explique peut-être la fascination qu'ont peut lui accorder.

Par son récit vif et leste, Yasmina Reza stigmatise la vitesse. Il y a celle de la campagne, toujours en mouvement pour toucher et convaincre au maximum durant cette période. Il y a surtout celle de Nicolas Sarkozy, comme une seconde nature. L'immobilité ou l'inaction ne sont pas de son monde. Yasmina Reza le rend bien: "Je dis ce n'est jamais le présent qui vous intéresse, vous vivez en perpétuel devenir." Telle est d'ailleurs l'interrogation qu'elle laisse poindre lorsqu'elle partage avec lui, et d'autres, la scène de la place de la Concorde. De Nicolas Sarkozy, on sait tout de sa conquête du pouvoir ; reste désormais à venir l'action et les résultats. "A ce moment-là, j'ai pris conscience, même très modestement, pour le patron surtout, qu'il y avait une obligation de résultat, j'ai compris que la charge était énorme"

L'apport du livre de Yasmina Reza à la littérature est-il significatif? Au delà des critiques d'une saison littéraire, le temps saura le dire. En revanche, le rapport est palpable et c'est Nicolas Sarkozy qui empoche la mise d'un succès éditorial escompté. Nul doute qu'il scrute avec attention le chiffre quotidien des ventes. Ca le rassurera. Le livre de Yasmina Reza vient conforter son irrépressible volonté de marquer l'instant, le moment qui vient.

Assurément, le Président de la République lorsqu'il a décidé, il y a un an d'accéder à la demande de l'auteure de le suivre comme son ombre, avait en lui cette idée sous-jacente de sa présence à jamais suffisante dans le flot de la vie française, y compris par la défaite, pour assouvir son ambition d'être ou son désir de paraître. Pour l'expliquer Yasmina Reza fournit une belle définition "Ils jouent gros. C'est ce qui me touche. Ils jouent gros. Ils sont à la fois le joueur et la mise. Ils ont mis eux-mêmes sur le tapis. Ils ne jouent pas leur existence, mais, plus grave, l'idée qu'ils s'en sont faite."

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22 juillet 2007

Au secours, pardon de Frédéric Beigbeder, Grasset, 322 pages, 19 €

9782246678014A force de laisser croire que son talent est ailleurs, Frédéric Beigbeder incite à penser du mal de ses livres. C'est vrai qu'autour d'eux il en fait beaucoup trop. Ca part en tout sens. Ce n'est pas forcément de bon ton et ça mélange les genres. A force de le voir dans le paysage médiatique, petit soldat du toc sur papier glacé, plus talentueux que tant d'autres, Frédéric Beigbeder fait semblant d'être provocant. Il serait dommage d'en rester là avec lui. Il vaut mieux qu'une condescendance bourgeoise qui ne devrait pas résister à la lecture de Windows of the world.

Au final d'un feu d'artifice qui entend allumer l'opinion, reste un homme plus si jeune, prétendument revenu de tout et surtout de l'accessoire, pour passer à une analyse introspective en quête de sens. "La solitude fut le cadeau d'anniversaire de mes quarante ans. C'est tellement compliqué d'être libre."

Derrière la fumée de l'autofiction, Frédéric Beigbeder voudrait nous faire croire à sa misère morale et à son désespoir mondain. "Je suis une victime (...) du désir mondialisé, de la société sexuelle". Dans ce récit qui ne conduit nulle part, engoncé qu'il est dans la froideur dépravée de Moscou passée en peu de temps de la nomenklatura à l'oligarchie, il n'y a pas grand chose à relever tant l'auteur semble être ailleurs. En bon fils de pub devenu plus réfléchi avec l'âge, "mais à mon avis, fuir c'est comme chercher à l'envers", il prend le prétexte romanesque pour dérouler une suite plutôt bien sentie d'aphorismes, de bons mots et de slogans qui, pris au premier degré, pourraient conduire le lecteur à la déprime. Heureusement c'est Frédéric Beigbeder qui écrit. Ca permet d'atténuer le tragique de la situation qui fait courir l'homme dans une quête perpétuelle de l'hédonisme et de la jeunesse. "Mon histoire finira mal, je le sais. La dictature de la beauté engendre la frustration et la frustration engendre la haine. On ne peut pas participer impunément à cette idéologie."

Quand bien même il irrite ou fatigue, il est finalement difficile d'en vouloir à Frédéric Beigbeder. Il sait trop bien en rajouter et forcer le trait qu'on ne peut oublier que l'essentiel demeure le fonds de vérité qu'il touche. C'est peut-être même ce qui compte heureusement pour une modeste part dans sa popularité. Et puis, à quoi bon en dire du bien ou du mal? Pour ou contre, c'est du pareil au même. Il en tire toujours quelque chose pour faire parler de lui.

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19 juillet 2007

Le Collaborateur de Bethléem, de Matt Rees – Albin Michel – 335 p – 19€

9782226177186Sur la thématique marketing du Polar de l'été, ce livre bénéficie d'une belle couverture presse. Nonobstant l'enthousiasme qu'il suscite, la teneur de l'intrigue et l'humanité du récit, il n'est pas sans générer un léger malaise au fur et à mesure que le lecteur tourne les pages.

Tous les ingrédients sont montés en sauce pour faire du Collaborateur de Bethléem, le premier livre d'une série policière en devenir. Un anti-héros fatigué et sympathique, revenu de tout, sans espoir et sans moyen, décide un beau jour de relever la tête pour embrasser la carrière de justicier. L'auteur lui offre la ville de Bethléem  comme terrain de jeu, à l'identique de ce que Barcelone peut être pour Pepe Carvalho. Il y a naturellement des méchants bien méchants. A la bêtise et la lâcheté, ils ajoutent la violence et la cruauté; de quoi offrir un merveilleux contrepoint à l'honorabilité vertueuse du héros.

Omar Youssef, vieux professeur d'histoire qui place son espérance des jours meilleurs dans les enfants qu'il éduque, ne croit pas à la culpabilité de son ancien élève, Georges Saba. Trentenaire chrétien, celui-ci est accusé d'avoir aidé les israéliens à assassiner un jeune palestinien musulman, membre des Brigades des Martyrs d'Al Aqsa. Tout au long du roman, Omar Youssef va s'échiner à démontrer son innocence en vain. Au terme d'une caricature de procès au cours duquel son avocat ne prendra même pas la parole, Georges Saba est condamné à mort. Abattu de fatalisme, son père pose alors cette question terrible: "Comment voulez-vous prouver qu'une accusation est fausse, alors qu'ils n'ont même pas eu à justifier leur soupçon?" Pendu sans délai, il deviendra une victime innocente dans une société palestinienne qui a de plus en plus tendance à idolâtrer des terroristes kamikazes en les élevant au rang de martyrs.

De fait, la procédure promotionnelle, comme la critique, jouent allégrement sur le chaos social, interconfessionnel et politique palestinien. Un slogan publicitaire raccourcit les choses en prétendant, ni plus ni moins que l'auteur "est le Dashiell Hammett de la Palestine". De fait, l'auteur construit son intrigue sur la déliquescence des territoires palestiniens ou plus rien n'accroche à la vie que le désespoir nourri de haine et de violence. Et c'est là que le malaise s'insinue.

Au delà du crime, des bons et des méchants, de l'intrigue qui sied à toute enquête policière, le récit, tendu et haletant, apparait comme la métaphore bienveillante d'un chaos finalement engendrés par ceux-là même qui le subissent. Au fonds, les Palestiniens sèmeraient ce qu'ils récoltent. Si l'état de guerre civile en est là aujourd'hui à Gaza, n'est ce pas au fond le symptôme de leur inappétence de démocratie et d'Etat de droit? L'enquête d'Omar Youssef illustre trop facilement la lutte fratricide d'un peuple divisé en clans et en factions, perclus de haine et de désoeuvrement. Elle conduit à imaginer des Palestiniens limités à des comportements mafieux où l'imposture cache mal l'avidité du gain et la loi du plus fort comme seule perspective.

Ce sentiment est renforcé par le traitement que la critique semble réserver à ce livre. Elle loue la connaissance qu'à l'auteur du terrain sur lequel il construit son récit. Il a vécu dix ans à Jérusalem. Aussi, un journaliste du Figaro magazine croit pouvoir conclure son papier par cette phrase: "Comme si la fiction lui permettait de s'affranchir du politiquement correct selon lequel les Palestiniens sont des gentils et les israéliens des méchants." Les israéliens apparaissent en tout et pour tout deux fois dans le récit, dans des scènes de guerre où leur rôle consiste à répliquer à des attaques terroristes. 

Il n'est pas question de nier le péril des luttes interpalestiniennes sur lesquelles Matt Rees brode son roman. En revanche, il est insidieux de vouloir prétendre user de la fiction pour entendre expliquer ce que des analyses géopolitiques peinent à faire comprendre à partir d'une appréciation équilibrée, sinon équitable, du conflit israélo palestinien.

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04 juin 2007

Bel de nuit, Gerald Nanty d'Elisabeth Quin, Grasset - 335 pages, 15,90€

BeldenuitGerladNantyIl en va des plaisirs de la nuit comme des arts de la table, c'est la nappe et la vaisselle qui font la différence. En ce domaine et sans présupposé génétique, la veine homosexuelle, sait présenter les choses avec éclat, mettre les petits plats dans les grands et doser le tout de bonne musique et de belle humeur.

C'est en tout cas un des axes de lecture de ce livre qui fait des folles, les reines de la nuit. Gerald Nanty est une institution du noctambulisme parisien. Comme on spécule sur des immeubles au Monopoly, il a, en quarante ans de métiers, ouvert estaminets et autres lieux de débauche plus souvent qu'à son tour. Ils servent de fil rouge à Isabelle Quin pour dresser de fort belle manière un panorama en pied des cinquante dernières années du Paris by night.

On passe par des endroits au nom évocateur du Tabou, vestige canaille des grandes heures germanopratines, ouvert au 33, rue Dauphine le 11 avril 1947, jusqu'au Mathy's, rue de Ponthieu en passant par le sulfureux Bronx ou l'indémodable Castel. Au lancement, la philosophie et la doctrine existentialiste se mélangent aux rythmes de la culture américaine. Fasciné par l'ambiance, le jeune Gérald Nanty, orphelin d'une mère qu'il adulait, apprend le métier et rencontre l'amour. Chaque époque aura son style, ses références et son amant.

Dans le circuit de la nuit, les étapes sont nombreuses qui attirent les noctambules comme des proies consentantes. On y croise des stars avant l'heure, des marlous au grand coeur, des égéries faciles et graciles, des écorchés vifs, des recalés, des déjantés, des illuminés. Tous se retrouvent et s'assemblent dans l'oubli, la fête et la démesure. La nuit tous les chats sont gris.

Elisabeth Quin a l'art de tirer les portraits au cordeau. On retiendra celui de Manouche,"une tornade postillonnante, une ogresse rubiconde". Dans un rôle différent, François Sagan et "sa souveraine indifférence de fille bien élevées" a imprimé sa marque sur la nuit parisienne. On croise Amanda Lear, "tout en jambes et en dents" que Salvator Dali rencontra au sous-sol de chez Castel. Il y a aussi des homos comme ils disent. D'eux vient la folie, l'outrance et la dérision qui libère en donnant accès au rire, à la frivolité et aux plaisirs éphémères. Roger Peyrefitte, Jacques Chazot ou Thierry Le Luron sont croqués avec humanité à côté de personnalités plus confidentielles que les habitués reconnaîtront. Ainsi ce Jacques Iskander, un temps secrétaire particulier de Coco Chanel qui avait deux marottes: parler au féminin et s'habiller en femme. "C'était une mise en abîme subtil et volontairement tapageuse". Ils sont nombreux et attachants celles et ceux qu'on croise et qui "étincelaient à l'intersection de l'argent, de l'esprit et du génie artistique".

Ce livre foisonne de mille pistes de découverte. On apprécie les filiations. Elles aident parfois à comprendre un peu de notre temps. Ainsi, au début de ses sorties, dans les années cinquante, Gerald Nanty définit le café de Flore comme "une loge de concierge dans laquelle on ne peut pas se permettre de se montrer vulnérable ou moche." Les choses n'ont pas foncièrement changé à Saint-Germain-des-Prés.

Ce livre est à recommander à la France qui se lève tôt. Une fois n'est pas coutume, il lui offrira une veillée nocturne réjouissante, loin des soirées télés aseptisées, de la peopolisation des moeurs festives ou des soirées événementielles récupérées par les multinationale du luxe. Il donne à lire un texte saisi à point par l'écriture stylisée et insurpassable d'Elisabeth Quin qui relève le tout pour faire d'une enquête journalistique un vrai roman de la nuit.

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20 mai 2007

La femme fatale de Raphaël Bacqué et Ariane Chemin, Albin MIchel, 227 pages, 18€

femmefataleAvoir été la première candidate à une élection présidentielle de la République française n'est pas rien au regard de la petite histoire politique nationale. Du même point de vue, être son compagnon n'est pas non plus négligeable, a fortiori lorsqu'on guignait la place. Dans l'échec de Ségolène Royal, il y a donc une double défaite personnelle dont l'amertume n'est pas forcément également répartie.

Ariane Chemin et Raphaëlle Bacqué sont deux journalistes talentueuses. La première est une magnifique conteuse quand la seconde s'impose comme l'une des premières "échotières" politiques. C'est avant tout pour ça qu'il faut lire leur livre plutôt que d'espérer y trouver des anecdotes truculentes afférentes à "une trahison conjugale". Elles s'accordent pour raconter la campagne croisée de Ségolène Royal et de François Hollande. En filigrane, on constate avec elles la déchéance d'un couple emporté dans une concurrence politique effrénée dont le moteur fait débat et donne effectivement prise à toutes les conjectures: "Comme si, dans une vision qui fleure bon ces clichés que Ségolène Royal abhorre, l'ambition de la candidate n'avait pu naître ailleurs que sur une peine de coeur".

Le livre vaut mieux que ces supputations douteuses car en politique, "il n'y a pas de place pour deux". Cet aphorisme de François Hollande ne saurait masquer sa naïveté. Après avoir fait jouer, pour son profit, le rôle de leurre à sa compagne tel que le rapportent Marie-Eve Malouine et Carl Meeus dans la Madone et le Culbuto, le Premier secrétaire du Parti socialiste n'aura rien pu faire. Il va suivre le mouvement imprimé par les sondages couplés à l'exigence impérieuse de victoire portée des militants rendus crédules par le traumatisme du 21 avril 2002: "C'est incroyable, elle est en tête sur tous les fondamentaux d'une présidentielle: proximité, crédibilité, changement!" ne cesse de répèter, au printemps 2006, François Rebsamen, son futur co-directeur de campagne, à chaque président de fédération socialiste.

Le récit rétrospectif de sa campagne montre bien en quoi la montée en puissance irrépressible de Ségolène Royal dans l'opinion génére une dualité stérile entre le Parti socialiste et sa candidate. Au fond, malgré le vote imparable des adhérents, l'un n'a jamais accepté l'autre et l'autre s'est continuellement défiée de l'une. Au milieu, François Hollande tentera vainement de concilier les contraires tout en récriminant de s'être fait injustement piqué la vedette. Ariane Chemin et Raphaëlle Bacqué recensent les faux-pas, les contre-sens et les non-dits au sein du couple. Par l'exemple, elles démontrent l'indépendance stratégique qu'elle s'accorde ce qui l'oblige, lui, à composer perpétuellement pour paraître encore dans le coup. Le jeu des entourages est également démonté dans toute sa cruauté. Les ralliements comme les défections attestent de l'once de perversité qui opère au plus près d'une relation intime quand l'ambition - ou la vengeance? - devient plus forte que l'affection. Parmi d'autres, on accordera ici une mention spéciale à Julien Dray qui se "complait dans la conspiration". Son rôle touche parfois à l'ignoble en même temps qu'il révèle le malaise dans lequel sont placés les hiérarques du Parti devant cette rivalité conjugale. La célèbre pique de Laurent Fabius: "Qui va garder les enfants?" ou la mauvaise blague d'Arnaud Montebourg sur le compagnon/défaut de la candidate en furent les révélateurs exacerbés.

Finalement, le livre d'Ariane Chemin et Raphaëlle Bacqué révèle aussi la part "d'artificialité" qui compose l'ascension de Ségolène Royal ainsi que l'atypisme de sa démarche - "un femme insaisissable" - en regard de son compagnon - "un homme prévisible". Paradoxalement, elle est désormais à pied d'oeuvre pour remodeler la gauche et supplanter les éléphants. “J’ai engagé un profond renouvellement de la vie politique“ a-t-elle déclaré sans remord ni scrupule, le soir du 6 mai dernier. A l'heure où j'écris ces lignes, François Hollande fait campagne dans sa circonscription Corrézienne. Ségolène Royal se repose à Djerba. Au lendemain des législatives, il sera peut-être encore député, mais probablemement plus à la tête du Parti socialiste. Elle aimerait bien le remplacer. La Madone fera-t-elle définitivement tomber le culbuto? "En politique, il n'y a pas de place pour deux."

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01 février 2007

Un pouvoir nommé désir de Catherine Nay - Grasset, 476 pages, 20,90€

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Par souci d'honnêteté on dira en préambule qu'il s'agit d'une biographie autorisée, ce que l'auteure reconnaît volontiers puisqu'à la fin du livre, elle commence la liste de ses remerciements par Nicolas Sarkozy "qui a acquiescé à toutes mes demandes".

Je retire trois remarques de la lecture alerte de ce livre qui outre un complément d'informations intéressant sur Nicolas Sarkozy, offre également un panorama rétrospectif utile sur la droite au cours de ces vingt dernières années.

l'ascension de Nicolas Sarkozy

De fait, le récit de Catherine Nay met assez bien en valeur l'idée générale utilisée par Nicolas Sarkozy dans sa campagne pour valoriser un homme qui s'est fait tout seul: "On ne m'a rien donné, on ne peut compter que sur soi-même." Cette phrase revient comme un leitmotiv dans le livre.

Pour appuyer cette donnée de base, le récit de son enfance est touchant avec "toujours ce sentiment de n'être pas grand-chose dans un environnement opulent". Derrière les beaux quartiers de la plaine Monceau et de Neuilly-Sur-Seine où grandit le jeune Nicolas, il y a une vie de famille, matérielle et sociale, pas forcément facile. A cela s'ajoute son ascendance qui a créé en lui "un sentiment de minoritaire".

L'ascension politique de Nicolas Sarkozy constitue l'autre élément moteur de la marque de fabrique du candidat à la présidentielle. Nul doute qu'en la matière, il s'est fait tout seul et Catherine Nay s'emploie à le démontrer. Parti de la base militante et "du fonds de la salle", il a progressé avec courage et opiniâtreté jusqu'à la lumière. Si l'homme a des qualités et du culot, Catherine Nay rappelle les portes qu'il lui a fallu enfoncer plus souvent qu'à sont tour afin de s'imposer. Elle écrit: "Alain Juppé et Dominique de Villepin ont été collaborateur de Jacques Chirac. Faits par lui. Promus par lui. Pas Sarkozy."

ses relations avec Jacques Chirac

Par la force des choses, Jacques Chirac ayant été le point de gravitation de la droite française depuis vingt ans, il en est abondamment question. Au delà de la circonstance qui risque de faire de l'un le successeur de l'autre, il y a la force d'une relation qui comprime tout le champ émotionnel ; fascination et répulsion, estime et dénigrement, coopération et concurrence, amour et haine, générosité et pingrerie, bienveillance et perfidie.... Catherine Nay montre bien à quel point ces deux fauves peuvent se ressembler dans la part d'instinct qui les pousse résolument et sans mesure à la conquête du pouvoir. Décelant trop bien les qualités de Nicolas Sarkozy, Jacques Chirac n'en aura que plus d'ardeur à freiné son ascension: "S'il est une constante, c'est bien que Jacques Chirac n'a jamais voulu booster la carrière de Sarko." Nicolas Sarkozy voit dans le Président de la République un modèle à la mesure de son talent. Il y puisera le courage de l'affronter. S'il est arrivé à la tête de sa famille, c'est, contrairement à d'autres, à force de s'être opposé au père. Catherine Nay écrit: "Sarko est peut-être le fils mais il n'est pas l'héritier."

Après avoir été très proches les liens se sont inexorablement distendus même si Catherine Nay suppute un accord dans l'intérêt de Jacques Chirac, soucieux de "ne pas laisser écrire aux historiens qu'il aura, par trois fois, fait battre son camp. Si Sarkozy devait être défait, il ne doit pas être dit que c'est par sa faute."

la personnalité de Nicolas Sarkozy

Parce qu'on ressent assez souvent l'empathie du biographe à l'égard de son sujet, on retrouve dans son récit les preuves du changement annoncé de Nicolas Sarkozy. Touché par les échecs politiques - la défaite d'Edourad Balladur en 1995 - comme par les épreuves personnelles - la fugue de Cécilia, il aurait gagné en humanité et donne le change après des années de suffisance et d'arrogance. Catherine Nay accrédite sans retenue cette idée, allant jusqu'à renvoyer à de longues citations à haute teneur philosophique de Nicolas Sarkozy lui-même: "Ce n'est pas la vanité blessée qui fait la douleur c'est l'absence." ou cette assertion, "Je n'ai pas envie d'être Président. Je dois être Président.".

Mais au delà de l'étalage luxueux des difficultés de son couple qui auraient donc refaçonné l'homme se présentant devant les français, il y a une personnalité hors du commun faîte d'une terrible ténacité, d'une insatiable détermination et d'un inaltérable enthousiasme pour commander, impulser et décider. On peut mégoter sur ses qualités ou ses états de service, c'est le jeu politique. Il n'empêche. Nicolas Sarkozy est un travailleur acharné et porte comme une nécessité le souci d'agir et de convaincre. Il en découle d'ailleurs une conception particulière et plutôt séduisante de la fonction présidentielle. Là ou l'actuel Chef de l'Etat considère que le Président de la République est un arbitre qui rassemble et apaise, le candidat le voit en leader qui entraîne et assume son projet. Et Catherine Nay de conclure: "il avance sans masque. Il n'est pas byzantin, il montre son jeu, annonce toujours la couleur."

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24 janvier 2007

Chirac et dépendances de Jean-François Probst Ramsay, 278 pages, 7,50 €

Chirac_et_d_pendances

Maintenant que la période des voeux est passée, le Président de la République va-t-il progressivement glisser vers l'indifférence d'ici au mois de mai et définitivement sombrer dans l'oubli après l'élection de son successeur? Pour éviter le pire, et préparer votre hommage personnel à celui qui nous gouverna douze ans durant, je vous suggère d'entamer votre rétrospective avec le livre délicieusement corrosif de Jean-François Probst.

Jean-François Probst est ce qu'on appelle communément dans le jargon politique un apparatchik. Depuis 1974,  il a quasiment consacré sa vie d'homme à la conquête du pouvoir dans les premiers cercles de l'action militante. A le lire, on peut considérer qu'il se pousse du col car c'est un bilan florissant à sa gloire qu'il énumère. Ainsi, il serait l'artisan fondateur d'un RPR conçu de toute pièce en 1976 au service de Jacques Chirac. Christian Poncelet lui doit son élection à la présidence du Sénat en 1998 tout comme " "la demi-sotte" Michelle Alliot-Marie à celle du RPR un an plus tard. La montée en puissance de Charles Pasqua et sa métamorphose en notable de la République est de son fait et c'est encore lui qui manoeuvra aux côtés de Jean Tibéri, en 2001, pour sauver l'honneur du Maire de Paris et tenter de contrer la calamiteuse candidature de Philippe Séguin.

De fait, Jean-François Probst présente un activisme politique nourri au service des principales têtes d'affiches du RPR. Son livre mémorise les faits et gestes de ces hommes et femmes qu'il a servi ou croisé et qui sont autant de personnalités ayant graviter autour de la personne du Chef de l'Etat, de l'époque qui va de 1974 à 2002. Son récit, truffé d'anecdotes et de portraits saisissants, offre la vision trop rare des rouages du pouvoir et le comportement de ceux qui les font fonctionner au plus près de réalités plus prosaïques que vertueuses. Il montre bien les jeux d'influence qui entraînent les adoubements comme les reniements, les trahisons qui se font contre les rapprochements ou les fidélités qui naissent à l'ombre des rancunes. La montée en puissance, à l'orée des années quatre vingt, d' Edouard Balladur dans la sphère d'influence de Jacques Chirac au détriment de Charles Pasqua est un modèle du genre.

En outre, pour le bonheur du lecteur, Jean-François Probst développe un style direct qui ne s'embarrasse pas de circonlocutions. Arguant d'une certaine fidélité et d'une estime pour ceux qu'il a servi et dont il parle, il exprime sa vérité sans retenue. A côté des hommages les plus chaleureux, il n'hésite pas à placer les critiques les plus dures qui, à l'observation des faits, ne sont pas dénuées de vérité.

Cette liberté de ton gouailleur, à la limite de l'insolence, donne au récit le sel qui manque à la plupart de ce genre de livres politiques, trop souvent emprunts de souvenirs compassés. Volontiers donneur de leçon, Jean-François Probst récrimine parfois de n'avoir pas suffisamment été écouté par ses maîtres. Il a souvent raison car ça aurait évité les bourdes qui ont émaillé le règne, et irrémédiablement entaché la gloire du Président de la République, notamment cette calamiteuse dissolution de l'Assemblée nationale en 1997.

Le livre était paru en 2002 quelques semaines avant l'élection présidentielle, sans doute en guise de témoignage utile à l'adresse des électeurs de l'époque. A quelque mois de la nouvelle échéance il reparaît opportunément et n'a rien perdu de son attrait.

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30 octobre 2006

Une journée dans la vie de Lionel Jopsin de Macella Iacub, Fayard - 187 pages, 12€

UNe_journ_e_dans_la_vie_de_Lionel_JopsinD'accord, délaissé par les militants du Parti socialiste, Lionel Jospin n'est plus au coeur de l'actualité, pour le moment du moins. Néanmoins, ce petit livre qui par le truchement d'un curieux effet de transparence nous offre la confidentialité de ses pensées profondes, suscite l'intérêt. Il donne l'impression de pouvoir satisfaire la curiosité du citoyen soucieux de mieux comprendre le mode de fonctionnement des hommes et femmes politiques. Ceux-ci ont souvent des ressorts insoupçonnés qu'il faut peut-être aller chercher dans les tréfonds de l'inconscient et la psychologie la plus intime, notamment afin d'appréhender la passion obsédante qui les anime pour conquérir le pouvoir et s'en repaître sans limite.

Chez Lionel Jospin l'intérêt redouble. Qu'on se souvienne de ses mémorables lapsus - le dernier en date prononcé aux Universités d'Eté de la Rochelle en septembre dernier devant les jeunes socialistes: "Pour autant, je ne vous ai jamais accompagné - pardon, abandonné". Il faut également mentionner sa double vie du temps où il était Premier secrétaire du Parti socialiste le jour et membre d'une officine trotskyste la nuit. Lorsque cette réalité émergea, il persista à la nier un long moment allant jusqu'à dénoncer une usurpation d'identité avec son frère. Mais au delà, de la confusion de sa personnalité ou de toute empathie vis à vis de lui, on s'interroge surtout sur la manière dont un homme peut "encaisser" l'échec du 21 avril 2002, à la fois pour lui-même mais également au regard de ses effets dévastateurs sur la santé civique de la société française. Il n'est pas ici question d'accabler Lionel Jospin qui ne fut pas le seul responsable de son absence au second tour de l'élection présidentielle. Toutefois, il incarne ce désastre démocratique et ce n'est pas forcément facile à porter. "C'est cette défaite qui rend votre vie quotidienne, comme toute votre existence d'ailleurs, absurde."

Tout ça fait qu'on ouvre le livre de Marcella Iacub avec envie. Or rapidement la réserve est de mise tant le côté burlesque du parti pris de l'auteur l'emporte trop souvent sur la vraisemblance. Car dans le domaine de l'inconscient expliqué au lecteur, tout est possible, a fortiori les stéréotypes les plus répandus en psychanalyse. De la référence au père dont il faut laver l'affront d'un mauvais choix durant la 2ème guerre mondiale à la présence tutélaire de la mère en passant par des pulsions homosexuelles refoulées, Lionel Jospin n'est pas épargné. Au passage, Marcella Iacub, par ailleurs chercheuse brillante et reconnue du CNRS, en profite pour se payer l'ancien Premier ministre quant à la frilosité de son Gouvernement sur les grands thèmes de société faisant la matière de ses propres travaux sur l'usage et les droits de son corps.

Comme souvent dans l'introspection d'un échec, le remord accompagne la tristesse et le désoeuvrement. Au cours de la journée, par ailleurs totalement vide de toute activité si l'on excepte un déjeuner instructif au restaurant et un dîner apocalyptique, Lionel Jopsin peut ressasser ses faiblesses qui confinent parfois à de la médiocrité. A l'inverse, il se trouve des moments où sa réflexion glisse franchement vers le mépris pour fustiger les inconséquences d'un peuple qui l'aurait insolemment rejeté sans raison ni motif. Pour Marcella Iacub qui a beau nous dire que tout ce qu'elle écrit n'est que pure fiction rigolarde, Lionel Jospin oscille entre un manque maladif de confiance en lui et une irritante suffisance de lui-même.

Enfin, on ne peut passer sous silence l'appréciation tendancieuse qui poursuit le lecteur au fur et à mesure qu'il avance dans le récit. La journée décrite dans la tête de Lionel Jospin est celle du 6 mai 2002, soit le lendemain de la réélection de son meilleur adversaire. Or de nombreuses interprétations ou analyses de l'auteur se fondent sur des faits, des propos ou des circonstances postérieures à cette journée. "Vous songez à 2007, à cette belle année qui vous attend." On ne peut s'empêcher de flairer une certaine facilité et pour tout dire un parfum de revanche.

Posté par gtab à 23:18 - livres - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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