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Quelle que soit la tournure des événements de cette journée du samedi 8 décembre, journée d’un téléthon offert à la fraternité d’un peuple en colère, les gilets jaunes ont institué l’habitude d’un certain divertissement en trois temps.

L’avant, avec cet exercice d’anticipation fébrile mêlé d’une certaine excitation secrète face à la perspective palpitante d’un danger mal défini en se disant que le pire n’est jamais sûr.

Le pendant au cours duquel, le spectateur désengagé peut suivre grâce aux chaînes tout info et sans temps mort, les péripéties émollientes d’une journée de mobilisation et de franche camaraderie. Agrémentés de commentaires  lénifiants et d’informations partielles, les images alternent plusieurs théâtres d’opération avec en point d’orgue des plans fixes et répétitifs d’une grande artère parisienne emmitouflée dans un brouillard épais où déambulent des badauds désœuvrés et inquiétants. Encagoulés, sac à dos, un téléphone dans une main, ils marchent sans savoir où aller, prêts à monter à l’assaut d’une cible de classe ou d’un vopo armé pour, une fois interpellés, redevenir de simples badauds innocents et de bons pères de famille  tout étonnés d’être là. Pourquoi, les matchs de football ne se jouent-ils pas le samedi après-midi? Au moins les belles têtes de champion qui forment la cohorte infernale des gilets jaunes pisseux seraient parqués avec autre chose à faire que de souiller la capitale. Et on sait gérer les hooligans.

Enfin, l’après, lorsqu’on est passé pas loin du drame qu’il faut tenir les statistiques et faire les comptes, recenser les blessés, remonter les vitrines et établir la facture.

Après trois semaines de conflit, le triptyque est bien en place. La capacité de résilience de la majorité silencieuse est extraordinaire. Peut-être que nous portons tous en nous un fond de révolte qui n’a pas passé l’adolescence et que depuis longtemps, lassés de tant de désillusions politiques, sentons-nous que le système va se briser un jour, la dénonciation portée par les gilets jaunes appartient à tout le monde. Les inquiétudes fatiguées de « la société des petits » conduisent à une autoflagellation collective qui prend la forme marcescente d’une violence indéterminée et d’élucubrations indéfinies ; un mouvement de détresse et d’impuissance collective qu’on aimeraient tout de même bien pouvoir enrayer. A trop crier une exaspération si longtemps rentrée, les gilets jaunes ont perdu la raison, si tant est que ce mouvement protéiforme, entre exaspération fiscale et revanche sociale, en ait été doté dès l’origine.

Le mouvement ainsi enclenché, l’après va de nouveau laisser place à l’avant dans le courant de la semaine qui vient. Une fois l’heure du bilan passé, après que les conséquences en aient été tirées et les responsabilités distribuées, rien n’interdit de croire que samedi prochain puisse être le recommencement d’un immense monôme plus ou moins destructeur sous le gris ciel d’hiver et dans l’ambiance pesante des fumigènes opposés à la luminescence des gilets jaunes dont certains sont loin d’être des lumières.

Comment stopper le comique de répétition, dès lors que le tragique s’éloigne au fur et à mesure que les samedis noirs vont se répétant? Encore une fois, reconnaissons que la résilience de la France qui laisse son gilet jaune dans la boîte à gant permet de supporter beaucoup de choses et d’éviter une guerre civile.