Les grands garçons

La politique est un plaisir solitaire qui se goûte en meute. Dans la force des années de jeunesse, il y a la liesse des petites troupes ; l’exaltation des esprits aux sources des idéologies compartimentées par la Science politique qui s’apprend savamment. Elle se confronte à la force des sentiments. Demain sera plus grand puisque nous allons refaire le monde. C’est beau la politique, et c’est festif. Voici venu « le temps enthousiasmant des jeunes lions »! Ca touche à l’humain ; ça embrasse la société et l’humanité réunie. Sauf qu’à force de jouer on finit par déchanter : « Si je devais faire une phrase de fin, je dirais qu’il faut savoir quitter la scène quand on ne sait pas jouer plus longtemps la comédie ».

Sans en avoir l’air, Claude Askolovitch rend un hommage vibrant et réussi à la première génération de femmes et d’hommes qui ne parviendront pas à conjuguer leur passion politique à la longévité d’une carrière politicienne. Le parcours qui dure toute une vie n’existe plus. Ce sont désormais des passages éphémères aux sommets du pouvoir. Eux aussi iront faire de l’argent ; c’est une ambition comme une autre. C’est donc aussi, un peu, l’histoire d’une génération sacrifiée que nous conte Claude Askolovitch, trop aimable de partager tout ce qu’il en connait.  

Benoît Hamon, Arnaud Montebourg, Vincent Peillon, Manuel Valls et quelques autres croyaient trop fort en leur étoile pour ne pas voir que l’horizon était bouché. Comme la vie et l’économie, la politique est affaire de cycles. Désormais la roue tourne plus vite, au rythme de quinquennats qui se ressemblent dans la désillusion des émotions et la frénésie des renoncements. Louper son tour, c’est la sortie de route. D’autres sont déjà dans la place, plus dociles et d’un autre temps ; Najat Vallaud-Belkacem qui, outre la grâce, possède tous les ingrédients du modèle républicain au XXIème siècle, Emmanuel Macron, sans complexe malgré les distorsions de son parcours.

Et si seulement au Congrès PS du Mans - novembre 2005 -, Arnaud Montebourg - 41 ans sonnés - s’y était employé, n’aurait-il pas pu être le candidat des gauches en 2007 ? Deux artistes de l’éloquence et de l’énergie face à face ; feu d’artifice en perspective ! La France aurait pu en être changée. En politique, les regrets finissent dans l’impasse. A qui peut-on se fier pour s’émanciper ? Pas aux aînés qui bloquent les postes et les places. Manuel Valls l’a éprouvé en trois déceptions successives qui s’appellent Michel Rocard, une, Lionel Jospin - Ah, le 21 avril 2002 cauchemardeux -, deux et Dominique Strauss-Kahn, trois. Mieux vaut rouler pour soi-même.

Ils sont beaux, ils sont forts ces garçons dont Claude Askolovitch nous brosse le portrait fougueux en creux de leur parcours déjà éteint à force d’incompréhensions sur les rigueurs du jeu de dupes. Benoît Hamon, Arnaud Montebourg, Vincent Peillon sont sur la touche ! Manuel Valls a l’illusion de son poste. Il s’astreint aux règles de la Vème République qui veulent que la fidélité au Chef de l'Etat soit un gage de longévité, sinon de succès. Les autres ont trop haï François Hollande pour s’y conformer. Mais les pieds du Premier ministre sont entravés par la petitesse du Président de la République qui saura bien le croquer le moment venu par une inversion incroyable de leurs courbes de popularité ; un accident est si vite arrivé.

Tout ce travail, cet engagement et ces talents viennent se briser sur la réalité d’un monde qui reconnait mieux les médiocres que les cadors. Mais c’est aussi le choc de réalité du pouvoir face auquel les socialistes viennent régulièrement se fracasser qu’ils dessinent de leur petite traçe personnelle. L’exercice du pouvoir, quand bien même il s’agit de mener la bataille du « made in France » ne vaut pas les déclamations d’estrades, les jeux d’appareils, les joutes de congrès et l’influence marcescente des courants. C’est le dilemme permanent qui agite leur famille politique depuis Jean Jaurès. Enfant d’une deuxième gauche évanescente, Manuel Valls défend le parti de la raison à coups de menton. Il voulait changer le PS jusqu’à son nom. Il négocie le virage social-libéral du Pacte de responsabilité et de solidarité. Il affirme un programme et des réformes là où l’antienne des siens a toujours été de « changer la vie » ou de « réenchanter le rêve français ». Benoît Hamon préfère disserter – « Notre tradition politique nous rattache à une certaine conception de la liberté. Isaiah Berlin, un philosophe libéral, plutôt classé à droite, a formidablement théorisé deux conceptions de la liberté : la liberté négative et la liberté positive, etc… ». Il ne votera pas la loi Macron.

Claude Askolovitch connait ses héros à la perfection - « Manuel accepte les choses, et s’en arrange, s’il ne s’en satisfait pas. Arnaud les renverse, et puis s’en va si elles résistent, ou manœuvre inconsciemment de façon à en être expulsé ». Son livre se dévore en un rien de temps, mais son goût de nostalgie dure longtemps. Dans un style échevelé, parfois noué par l’émotion d’un compagnonnage épris de subjectivité, il nous donne à voir des esprits séduisants qui se sont illusionnés à vouloir représenter la gauche. Ils ne s’en remettront pas.