Et si la fronde fiscale accouchait d’une crise institutionnelle. Le mouvement des « gilets jaunes », de plus en plus violent, disparate et délétère, stigmatise le Président de la République. Mais si, du fait de son statut, Emmanuel Macron personnifie la grogne sociale, celle-ci concerne plus largement ceux qui incarnent une fonction de représentation dans notre système politique ; preuve que ce dernier n’est plus à la hauteur d’un fonctionnement attendu par les représentés. De la disparition du Sénat au référendum d’initiative populaire en passant par l’instauration d’un quorum sur la participation aux élections, les revendications entendues ici ou là s’attaquent au discrédit du politique. Elles annoncent la possible désintermédiation du Parlement incapable de répondre aux attentes d’un peuple incompris.

Parmi les causes récentes de ce phénomène figure le « dégagisme » par lequel Emmanuel Macron avait su séduire au loin dès lors que François Hollande s’était mis dans l’incapacité de se représenter, que François Fillon s’était fourvoyé avec des cadeaux indignes de son ambition et que Marine Le Pen stagnait encore sous un plafond de verre électoral. Le succès de son incroyable démarche a suscité une forme d’admiration tant par le culot qu’il avait démontré que par la mise à l’écart de personnalités devenues insupportables par leur incarnation d’un échec répété sans cesse.

Mais le « dégagisme » a beau illustrer l’avènement d’un nouveau monde et son lot de promesses pour un avenir meilleur, il a aussi ses limites. Qu’il ait recyclé des socialistes doués de prémonitions ou qu’il ait sélectionné une armada de novices pour forcer le Palais Bourbon, le mouvement En marche a fourni au PR une majorité parlementaire immature, incapable de jouer son rôle de relais politique. Avec aussi la fin du cumul des mandats, on découvre des députés sans assise local, sans notoriété et sans identité autre que leur apparence juvénile. Leur évanescence les empêche de sentir le terrain, d’être autant des lanceurs d’alerte pour le PR que des prescripteurs pour le Gouvernement. Ils ont du mal à tisser des liens informels avec les habitants et les corps intermédiaires de leur circonscription, d’entendre leurs revendications, de calmer leurs ardeurs insurrectionnelles, d’expliquer les contingences de la conjoncture ou de plaider la cause des mesures prises. Il faudra sans doute du temps pour aguerrir la REM qui vient de se doter d’un nouveau dirigeants et lui faire jouer le rôle des partis traditionnels de l’ancien monde.

L’autre travers, déjà un peu expérimenté dans l’ancien monde mais amplifié dans le nouveau, consiste à avoir nommé à parité des membres du Gouvernement pour leur expertise technique mais dépourvue de toute assise politique. Quand tu désignes comme Ministres des personnalités issues de la société civile (la moitié du Gvnt) c’est autant de ministres qui ne travaillent pas le week-end à labourer une circonscription ou un département pour défendre la politique du Gouvernement et entretenir le lien avec les populations. Le plus triste peut-être, c’est la façon dont certains membres de l’équipe gouvernementale peuvent aller jusqu’à intérioriser cette terrible carence politique. Ainsi, d'Agnès Pannier-Runacher. Cette brillante jeune femme coche les cases de cette élite que le peuple rêve d’uberiser. Diplômée d’HEC et de l’ENA, brillante carrière de haut-fonctionnaire et de hauts dirigeants d’entreprises, elle a été nommée Secrétaire d’Etat auprès du Ministre de l’Economie sans avoir croisé un électeur de sa vie. Interrogée sur l’insurrection qui gronde, elle estime ne pas avoir de "légitimité territoriale" pour rencontrer les "gilets jaunes".